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En effet, Alphabet a suivi une double stratégie à long-terme. D’une part, l’entreprise voulait en apprendre le plus possible sur chaque utilisateur, allant jusqu’à proposer des services lourdement subventionnés qui, à défaut de générer beaucoup de revenus, généraient beaucoup de données. Ce trésor permet à Alphabet de prédire notre besoin d’informations sans même qu’on n’ait besoin de taper des mots-clés. Notre localisation ou d’autres indices plus indirects — un itinéraire de voyage dans notre boîte mail ou un rendez-vous dans notre agenda — feraient aussi l’affaire pour que les informations adaptées nous trouvent là où nous sommes, sur notre smartphone, devant notre télé connectée ou dans notre maison intelligente, au point de rendre la recherche obsolète.

D’autre part, Alphabet s’est servi des données récoltées auprès des utilisateurs pour mettre au point des services très pointus, dont beaucoup reposent sur l’intelligence artificielle, destinés à être vendus aux gouvernements et aux grandes entreprises. L’envergure d’Alphabet fait toute la différence : compte tenu de la quantité de données qu’elle possède et des services qu’elle en a tirés, elle sera largement avantagée face à ses concurrents pour repérer des cyberattaques malveillantes ou rechercher des remèdes au cancer ou à la vieillesse. Armée de produits et services basés sur cette manne d’informations, Alphabet peut les vendre comme n’importe quelle entreprise lambda, et au diable les promesses de gratuité de la « nouvelle économie ».

Peu avant que la Commission rende son verdict, Alphabet a curieusement déclaré qu’elle continuerait à afficher des publicités personnalisées, mais qu’elle cesserait de lire nos emails pour affiner leur sélection. Alphabet croit que ses clients professionnels, c’est-à-dire ceux qui achètent la version « pro » de Gmail (qui inclut notamment Google Docs et Google Calendar), s’inquiètent pour la confidentialité de leurs échanges, par crainte que ces derniers soient lus à des fins publicitaires. Or seuls les comptes des particuliers étaient concernés, et pourtant Alphabet a tout de même décidé d’y mettre un terme.

Quelles conclusions en tirer ? Premièrement, Alphabet détient tellement de données sur chacun de nous que de nouveaux emails n’y changeraient pas grand-chose. Après tout, il est de moins en moins rentable d’ajouter des informations aux quelques milliards que l’entreprise a déjà accumulées. Deuxièmement, du fait de la concurrence avec Microsoft et Amazon, Alphabet sait bien que son avenir dépend des clients qui ont des comptes payants. L’entreprise est prête à user de tous les avantages dont elle jouit dans le royaume des données pour se distinguer des autres, par exemple en déployant sa redoutable intelligence artificielle pour continuer à éplucher les messages en quête de virus et de logiciels malveillants.

Les efforts déployés pour contraindre Alphabet à supprimer certains services de ses résultats de recherche, comme la vente en ligne, ressemblent fort à des coups d’épée dans l’eau. Après tout, Alphabet pourrait bien finir par se débarrasser de la barre de recherche. Ce faisant, elle ne desserrerait pas son emprise sur la société, car il existe de nombreux autres moyens de satisfaire notre besoin d’informations sans avoir recours à des mécanismes aussi grossiers et inélégants que de nous demander explicitement ce que nous recherchons.

Certes, l’alliance entre recherche et publicité a permis à Alphabet d’extraire un maximum de données, mais l’entreprise n’en était alors qu’à ses débuts. L’étape suivante préservera sans doute une partie de ces éléments, mais elle s’appuiera surtout en grande partie sur l’intelligence artificielle et les charges, auquel cas le service serait financé par le contribuable plutôt que l’utilisateur. Qui donc paiera les soins de santé connectés fournis par l’intelligence artificielle d’Alphabet ? (...)

Les données ne sont pas des marchandises comme les autres et leur commerce n’est pas un commerce comme les autres. Certes, un marché où un seul producteur détient 80 % d’un produit risque de favoriser un abus de position dominante ; il est vrai aussi qu’un marché où cinq entreprises contrôlent 20 % de tous ces produits améliorerait peut-être les choses. Mais contrairement aux autres produits, plus on possède de données, meilleur est le service : une entreprise qui détient 100 % des données mondiales peut faire des choses qu’une entreprise qui n’en a que 20 % ne peut pas (du moins pas dans le domaine de l’intelligence artificielle, qui se développe grâce aux données).

(une solution possible) :
Toutes les données d’un pays pourraient par exemple alimenter un fonds de données national, dont tous les citoyens seraient les copropriétaires (ou tous les Européens, dans le cas d’un fonds pan-européen). Quiconque voudrait lancer de nouveaux services en se servant de ces données évoluerait dans un milieu très compétitif, lourdement réglementé, et verserait une part de ses profits contre le droit de les utiliser. Une telle perspective refroidirait bien davantage les grandes entreprises technologiques que la menace d’une amende.(...)